Rencontres Ticuna sur les rives d’un lac amazonien

Rencontres Ticuna sur les rives d’un lac amazonien

Je vous présente ici deux brèves mais non moins enrichissantes rencontres faites en me rendant dans le petit village de Santa Clara de Tarapoto, en Amazonie colombienne.

Ces rencontres se sont inscrites dans le cadre de mon projet personnel de voyage dédié à la mise en valeur des cultures indigènes d’Amérique du Sud.

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Sur ma demande, Félix, notre guide de Puerto Nariño1Village « écotouristique » situé en amont de Laeticia nous a emmené, deux voyageurs de mon auberge et moi, à la rencontre de locaux habitant sur les bords du lac Tarapoto, à Santa Clara. Ici vit une communauté autochtone Ticuna.  

Localisation approximative de Santa Clara de Tarapoto

(le village est inconnu de Google)

Arrivés dans ce petit village où cohabitent seulement 10 familles indigènes, les deux voyageurs partent pêcher avec notre guide (je les ai un peu embarqués dans cette aventure par défaut… !) pendant que je me balade seule en quête d’échanges verbaux avec quelques habitants.

La dame qui préparait le Masato

Après avoir fait sécher les feuilles de manioc durant plusieurs jours au soleil, ces feuilles sont versées dans un gros bidon rempli d’eau… Et de salive… ! 

Devant une maison en pilotis, des végétaux coupés et rassemblés dans une cuve en métal jonchent le sol. Cela attire ma curiosité et fait aussitôt sortir la propriétaire des lieux. Elle se présente à moi à coup de grands sourires sur le palier de sa maison.

Feuilles de manioc

Elle m’explique qu’elle prépare de la chicha de yuca, une sorte de bière de manioc, pour la fête d’anniversaire du village qui aura lieu ce weekend.

Cette dame a 50 ans. Je ne me souviens malheureusement plus de son prénom (honte à moi !) mais nous avons un très bon « feeling » toutes les deux. Elle me fait monter chez elle pour m’expliquer un peu mieux le processus de production de cette fameuse chicha appelée, ici en Amazonie, le masato.

Après avoir fait sécher les feuilles de manioc durant plusieurs jours au soleil, ces feuilles sont versées dans un gros bidon rempli d’eau… Et de salive… ! Oui, vous avez bien entendu, on crache directement dans la cuve de macération ! Le but est d’accélérer la production de sucres rapides à partir des sucres complexes de l’amidon du manioc. On fait alors macérer le tout pendant 3 jours, en mélangeant de temps à autre la substance à la main. Une fois cette phase achevée, une sorte de pâte s’est formée en surface. On en extrait le « jus », c’est la bière masato.

Celle-ci étant en cours de fermentation, je n’aurai pu la goûter. Cependant, la dame ouvre le gros bidon de liquide pour me montrer. Il s’en dégage alors une odeur… peu alléchante… !

La plupart des habitants de Santa Clara sont (…) fortement imprégnés de la vie occidentale du fait des contacts coloniaux successifs et nombreux.

Nous papotons durant un bon moment. La dame vit ici avec l’une de ses filles. La plupart de ses proches vivent d’ailleurs dans ce même village, dans d’autres familles. Elle m’explique que chaque foyer prépare sa propre boisson de manioc afin de la partager ensemble lors du buffet de samedi et dimanche. Durant cette fête, il y aura aussi de la musique au synthé et de la danse.

La dame est très curieuse de ma vie de voyageuse, ainsi que de ma famille en France. Nous échangeons sur mon projet de valorisation de cultures autochtones, et sur les différents pays que j’ai traversé jusqu’à présent en Amérique du Sud.

À mon tour, je l’interroge sur la vie de sa communauté, sur les « survivances » de sa culture indigène. Elle me confie n’être plus que la seule du village à parler régulièrement le Ticuna. Elle le parle avec sa fille, à qui elle la transmis. Cependant, la plupart des villageois d’ici, s’ils le comprennent, ne le parlent plus vraiment entre eux dans la vie quotidienne. Elle m’indique néanmoins que les enfants l’apprennent à l’école, à Puerto Nariño. Serait-ce ainsi une tentative trop tardive de conservation de leur patrimoine linguistique…? La plupart des habitants de Santa Clara sont en effet fortement imprégnés de la vie occidentale du fait des contacts coloniaux successifs et nombreux.

Santa Clara de Tarapoto

Malgré tout, la dame au masato est fière de participer à la conservation de sa langue native. Elle décide de m’en apprendre quelques mots (dont je n’ai aucune idée de l’orthographe latinisé, retranscription faite à l’oreille donc) : « Noumae » veut dire « Bonjour », « Nouama » « Au revoir », « Toiunigo » « À demain ». Dans sa bouche, ces mots produisent des sons les plus harmonieux !

Ne voulant cependant pas plus abuser de son hospitalité, je la remercie de sa gentillesse et lui dit au revoir avant de continuer ma balade dans le village. Je m’essaye maladroitement au Ticuna : « Nouama Señora » !

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José et "El tigre"

José m’a été présenté par l’intermédiaire de Félix, notre guide de Puerto Nariño.

Très sociable et bavard, il m’a accueilli dans sa maison en pilotis où nous avons partagé… une bière (en canette, pas le Masato puisque j’arrive deux jours trop tôt) ! 

Me voyant intriguée et amusée par le récit très expressif qu’il m’en fait, il poursuit en me mimant comment le « tigre » attrape ses proies. Pour cela, il m’utilise comme appât !

José à 78 ans et 10 enfants. Si ses cheveux longs sont encore d’un noir intense, son visage sillonné de creux et de cicatrices, son œil gauche fermé, et sa peau détendue trahissent son âge. Ses traits physiques révèlent aussi ses origines ticuna.

Ici à Santa Clara, il est hébergé par sa fille, chez qui il reste durant 2-3 mois à l’année. Le reste du temps, il vit à Tabatinga, du côté brésilien du fleuve Amazone. Il me raconte que, là-bas, il vit seul : sa femme est partie avec un autre homme et ses autres enfants vivent loin, à Santa Marta et Bogota en Colombie, et à Tarapoto au Pérou.

José m’explique qu’il a offert à sa fille d’ici un petit commerce lui permettant de vendre des habits et des produits de premières nécessités aux habitants du village. Il a pu lui offrir cette échoppe avec l’argent des aides que l’Etat brésilien lui verse. Lui vit principalement de pêche.

Mais José me confie son rêve : monter lui-même sa propre « tienda » (supérette) dans sa ville du Brésil, afin de vendre son poisson mais aussi des vêtements, du sucre, et d’autres produits.

En vrai moulin à paroles, il aime aussi me conter des anecdotes.

Il me raconte d’abord, qu’un jour, un jeune argentin un peu fou est arrivé jusqu’à son village en pirogue. Il est venu depuis le Pérou. Sa mère inquiète (elle avait semble-t-il alerté la Police en l’absence de ses nouvelles), l’argentin a finalement décidé de rentrer à Buenos Aires. Avant de partir, il confia sa pirogue à José en lui disant qu’il pouvait la vendre s’il le souhaitait. Le jeune homme lui dit néanmoins qu’il reviendra le voir dans 3 mois et que, s’il n’a pas vendu l’embarcation d’ici-là, alors il la reprendra pour continuer son voyage. José l’a attendu mais l’argentin n’est jamais reparu.

Notre pirogue en direction du village

Il me raconte ensuite sa rencontre avec le jaguar (le « tigre » comme les locaux l’appellent ici). Animé par ses souvenirs, ces mots passionnés s’accompagnent de gestes mis en scène pour me dépeindre les moindres détails de ce face-à-face incroyable !

Me voyant intriguée et amusée par le récit très expressif qu’il m’en fait, il poursuit en me mimant comment le « tigre » attrape ses proies. Pour cela, il m’utilise comme appât !

Ce moment bien comique fut clôturé par le retour de pêche de Félix et des deux voyageurs, c’est en effet l’heure de rentrer à Puerto Nariño. Je dis au revoir à José et, même si je ne m’efforce de ne pas lui promettre, comme l’Argentin, que je reviendrais le voir un jour dans ce petit village amazonien, je souhaite au fond de moi le recroiser et l’entendre dire que son rêve d’échoppe s’est enfin réalisé.

Avec José !

Pour aller plus loin…

Qui sont les autochtones Ticuna ?

Il s’agit d’un peuple amérindien vivant en Amazonie centrale, aux frontières du Brésil, du Pérou et de la Colombie, ce que l’on appelle le « trapèze amazonien ».

La communauté ticuna ne compte plus que 30 000 individus sur l’ensemble des trois pays où elle réside.

En Colombie – où j’ai rencontré la dame et José, 7 879 personnes se sont déclarées appartenir à ce peuple en 2005, soit 0,02% de la population colombienne nationale. Le peuple ticuna vit, sans surprise, majoritairement dans le département de l’Amazonas (à 95,4%).

L’ethnonyme « Ticuna » a fait l’objet de plusieurs interprétations autour de sa signification. Les plus concordantes d’entre elles donnent pour sens « homme de noir » ou « corps noir ». Ce serait l’appellation que leur donnaient leurs ennemis des ethnies Tupí (dérivé du mot tupí « taco-una»). C’est aussi la manière dont les Ticuna se voient et pensent eux-mêmes. Le mot fait référence à la coutume de cette ethnie de se peindre le corps d’un pigment sombre naturel provenant de l’arbre de la Genipa (huito). Les Ticuna s’autodésignent du-ugû dans leur langue, ce qui signifie « les gens ».

L’une des particularités de la langue Ticuna serait d’être indépendante de toute autre famille linguistique. Il s’agit d’un isolat, comme l’est par exemple le basque en Europe.

Aujourd’hui, cette langue est en net recul. La majorité des Ticuna apprennent et parlent espagnol, avec un grand nombre de personnes monolingues espagnol. Seuls 15 % d’entre eux sont parfaitement bilingues espagnol-ticuna. Une poignée reste monolingue ticuna.

Néanmoins, un rapport émis par le Ministère de la Culture colombien en février 2010 révèle qu’un peu plus de la moitié (56,6 %) de la population ticuna d’Amazonas parle encore sa langue native. Pour le reste, 22,8 % de cette population la comprend et la parle partiellement (c’est le cas dans le village de Santa Clara de Tarapoto) et 20 % de personnes sont incapables de la comprendre et de la parler. Aussi, seul un enfant sur cinq de moins de cinq ans parle sa langue native, ce qui laisse suspecter une rupture dans le processus de transmission linguistique générationnelle.

Les Ticunas vivent majoritairement de pêche, domaine dans lequel ils excellent (connaissances de la biologie d’une centaine d’espèces de poissons, maîtrise de différentes méthodes de pêche, adaptation à différents environnements aquatiques tels que mangroves, lagunes, ruisseau ou grands fleuves).

Les Ticuna pratiquent aussi le brûlis pour mettre en place des cultures agricoles. Par cette technique, ils s’assurent un approvisionnement en platano (banane plantin), yuka (manioc), maïs, ananas, camote (sorte de patate douce), achiote (fruit contenant les pigments à la base des teintures), tabac et de nombreuses autres denrées qui varient selon la région.

La chasse, la cueillette de fruits sauvages et, dans une moindre mesure aujourd’hui, la vente d’artisanat (bijoux, céramique…) font aussi partie de leurs activités économiques. Les cultures paysannes sont plutôt le fruit du travail des femmes, pendant que les hommes sont plutôt envoyés à la chasse ou à la pêche.

La culture ticuna a été fortement influencée et altérée par son contact historique avec les colons européens et métisses. Ainsi, les mythes traditionnels sont aujourd’hui mélangés à des éléments de la religion chrétienne. Une des fêtes ticuna en est éloquente : « la Fiesta de Yüüechiga» est consacrée à la fois au « père créateur » et aux héros culturels Yoi et Ipi (Yoi est un héros civilisateur qui a fait les gens, qui a créé les lois et qui a fixé les principaux éléments de la culture matérielle et sociale. Ipi est, lui, un héros désobéissant et obstiné, un symbole de désorganisation). Durant cette fête, les Ticuna remercient ces êtres sacrés de les avoir créé, de leur donner des bonnes récoltes, la fertilité et l’assurance de la continuité culturelle.

La culture ticuna met aussi un accent particulier sur la grossesse, l’enfance et la puberté. Elle est notamment marquée par un rituel de passage des filles à l’âge adulte, « la Fiesta del Pelazón ». Il s’agit de la deuxième seule fête « survivante » de leur culture ancestrale.

Dans le système de représentation Ticuna, la forêt, les sources d’eau, la faune et la flore ont une grande valeur symbolique. Le chaman, autorité régulatrice spirituelle, joue le rôle d’entité intermédiaire entre la nature et de l’être humain.

  • Originellement, les Ticuna étaient un peuple semi-nomade vivant sur les rives de l’Amazonie. Les invasions des voisins indigènes Tupí les ont contraints à des déplacements vers les zones interfluviales.
  • Aux XVII-XVIIIème siècles, les conquêtes espagnole et brésilienne et l’arrivée des premiers missionnaires jésuites, ont obligé les Ticuna à se réinstaller en bordure de l’Amazone et de ses affluents, ainsi que dans les lacs des basses terres. Aussi, leur localisation à la frontière du Brésil, du Pérou et de la Colombie n’a pas joué en leur faveur : la fréquence des conflits avec d’autres peuples autochtones voisins, les agressions extérieures des « blancs » des empires portugais et espagnol, et les épidémies apportées par ces européens ont décimé la population ticuna. À partir de cette période-là, leur histoire et leur culture seront fortement modelées par ces événements de contacts avec les colons.
  • À partir du XIXème siècle et jusque dans les années 70, les Ticunas sont réduits à l’esclavage par les marchands colonisateurs qui les exploitent pour leurs entreprises extractives de ressources en caoutchouc, tabac, farine, bois, … fournissant les sociétés européennes. En raison de la baisse de la valeur commerciale du caoutchouc, les Ticuna se sont ensuite davantage impliqués dans la pêche commerciale, dans l’extraction du bois et dans l’élevage du bétail.
  • Au milieu du XXème siècle et jusqu’aujourd’hui, l’expansion des missionnaires (en particulier évangélistes) s’est intensifiée dans le Trapèze amazonien, conduisant à l’interdiction de l’usage de leur langue native et la participation à leurs fêtes et rituels traditionnelles.
  • De nos jours, les trois pays connexes ont, grâce à des politiques assistancialistes sanitaires, éducatives et économiques, permis la recréation de villages ticuna sur les rives et affluents de l’Amazone (j’en fus d’ailleurs témoin lors de mon passage à Santa Clara : pendant mes échanges avec José, une femme du gouvernement est arrivée au village pour fournir de la nourriture et des produits de premières nécessités aux femmes avec enfants en bas âge – José m’explique que celle-ci vient une fois par mois).
  • Parallèlement à ces programmes étatiques, depuis une trentaine d’années, un processus de « récupération » de l’identité indigène et de gouvernance autonome s’est développé dans la région. Les autorités indigènes locales se font représentées à travers la mise en place de deux associations : l’Association des Autorités Traditionnelles de Tarapacá Amazonas (ASOAINTAM) et l’Association des Autorités Indigènes de la Réserve Tikuna, Kokama, Yagua de Puerto Nariño et Leticia (ATICOYA). Toutes deux sont d’importants espaces de participation et de décision indigène. Elles sont à l’origine de l’élaboration de deux « Plans de Vie », instruments politiques dont l’objet est de promouvoir un développement propre aux natifs de la région, ainsi que le respect de leur culture et de leurs territoires. Les deux documents rendent compte d’une grande partie des pratiques, de la cosmovision et des problématiques actuelles des peuples indigènes de la région (concernant notamment la santé, les déplacements de populations dû à la présence résiduelle de groupes armés colombiens, et les extractions de ressources naturelles sur leurs territoires ancestraux). Ces textes tendent par ailleurs à revaloriser la place des femmes autochtones dans l’économie locale et dans leur rôle social et familial (promotion de leur « leardership »).

Sources

  • Echanges personnels avec les habitants de Santa Clara de Tarapoto en Colombie (José et « la dame au masato »)
  • Bellier I., Chaumeil J.-P., Goulard J.-P. 1994. Guía etnográfica de la Alta Amazonía. Volumen I. Fernando Santos y Frederica Barclay editores. Quito, Ecuador.
  • Ministerio de Cultura, República de Colombia. 2010. 200 años – Cultura es Independencia. Tikuna, los hijos de Yoi e Ipi, y gente de tierra firme.
  • Vieco Juan José. 2014. Développement et transformation sociale chez les Ticuna du trapèze amazonien. Sous la direction de Jonathan Friedman. École des hautes études en sciences sociales de Paris. Atelier national de reproduction des thèses, Lille.
  • Coco Magnanville (blog). Le peuple Tikuna en Colombie. Mis en ligne le 03/10/18. URL : http://cocomagnanville.over-blog.com/2018/09/le-peuple-tikuna-en-colombie.html (consulté le 29.01.18)
  • Eliott Brachet. Les peuples d’Amazonie. Sous la canopée, une rencontre avec les Tikuna, Huitoto et Makuna. URL : https://www.voyage-colombie.com/amazonie/les-peuples-d-amazonie.html (consulté le 29.01.18)

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