MON IMMERSION EN TERRITOIRE MAPUCHE (EPISODE #3)

MON IMMERSION EN TERRITOIRE MAPUCHE (EPISODE #3)

– Témoignage d’une résistance culturelle à travers le tourisme communautaire –

Temps de lecture : 7 minutes

Suite d’une série consacrée à mon expérience de volontariat en territoire mapuche, durant mon voyage en Amérique du Sud de février à août 2018.

Retrouvez ici la première partie et ici la deuxième partie de ce témoignage.

 

***

Chili, Automne austral, Avril 2018.

Le feu crépite dans le four traditionnel de la maison familiale. La théière installée juste au-dessus signale, par un doux sifflement, que c’est l’heure de servir le maté qui va nous réchauffer.

C’est au sein de leur domaine niché entre les forêts d’Araucaria de la Cordillère des Andes que Benita Panguilef et Alejandro Coñoequir, représentants de la communauté mapuche Camilo Coñoequir Lloftunekul, m’ont ouvert les portes de leur foyer durant 10 jours. 

Entourée de leur grande famille aimante, d’une nature belle et préservée, et me faisant témoin d’une résistance quotidienne pour la conservation de leurs mode et qualité de vie, mon temps passé auprès d’eux m’apportera nombre d’enseignements sur mon rapport personnel à « l’Autre ». 

À travers une série d’épisodes thématiques, je vous propose de revivre avec moi cette riche aventure humaine. Une façon, à mon niveau, de donner un peu de visibilité à cette famille mapuche qui, par le développement d’un tourisme indépendant et communautaire, se bat chaque jour pour valoriser son identité culturelle, pour conserver ses terres ancestrales, et plus globalement, pour faire valoir les droits les plus naturels de son peuple d’appartenance.

 

Episode 3 – L’alliance à la terre

Le rapport intime des Mapuche à la « Nature »

     Il suffit de passer le pas de la porte d’entrée de la maison familiale toute en bois, pour se plonger dans un environnement campagnard beau et (encore) préservé. Dans ce hameau de Currarehue traversé par la rivière Trankura, nous sommes entourés de montagnes enneigées, de petites cascades cachées par les forêts alentour, de paysages dévoilant leurs couleurs vives après le départ de l’épaisse brume matinale, mais aussi, d’une biodiversité exceptionnelle.

      Les oiseaux, notamment les rapaces, sont nombreux autour de la maison. Leurs sons bercent l’oreille. Aussi, lorsque je demande à Alejandro pourquoi la chienne pleure et aboie parfois au petit matin, il me prévient de la présence de pumas rôdant autour du domaine… !

    Dans les zones rurales du Chili, les Mapuche se sont fait les protecteurs de ces riches écosystèmes auxquels ils appartiennent et auxquels ils affectent un profond respect.

     Chaque unité vivante et minérale de cet équilibre fragile rythme le quotidien et le mode de vie de ces hommes (che) de la terre (Mapu) : que ce soit dans leur croyance (le tordo, petit passereau noir, annonce par exemple une année de neige), dans la confection de leur artisanat (les végétaux sont notamment utilisés pour créer des couleurs de textile), dans leur médecine traditionnelle (qui nécessite la cueillette de plantes médicinales), etc.

Le domaine familial est entouré d'une riche biodiversité

     En restant une dizaine de jours à Currarehue, je ferais le constat de cette forte alliance de ma famille d’accueil aux éléments naturels de son territoire.

     Et c’est dans la consommation alimentaire de ressources naturelles que cette communion Homme-environnement s’exprima le mieux durant mon séjour.

     Pour se ravitailler en eau, les parents comme leurs enfants situés sur le domaine de Trankurra s’approvisionnent à une petite cascade localisée en amont de la zone rurale1Selon des droits d’usage qui leur sont accordés par l’Etat. Tout est fait « maison » à l’aide d’un système de tuyaux et de conteneurs. La structure est instable : à la moindre intempérie, en journée comme en soirée, il faut revêtir bottes, habits chauds (et parfois lampe frontale) pour grimper jusqu’à la cascade replacer les tuyaux. C’est assez éprouvant… ! La famille doit en effet s’accommoder des conditions météorologiques, et des contraintes imposées par Nag Mapu (la « terre-mère »).

     Cependant, depuis plusieurs décennies, les coupures d’eau se font de plus en plus fréquentes, pour ne pas dire journalières. Ces conditions, inhabituelles, résultent de facteurs humains désormais en jeu. Il ne neige plus beaucoup dans la région, les glaciers qui fournissent l’eau disparaissent à vue d’œil. Les changements climatiques viennent ainsi porter leur coup de grâce, pour annoncer une future pénurie d’eau…

Dans la vie quotidienne, ces difficultés d’approvisionnement contraignent l’activité touristique gastronomique de Benita. En anticipation, celle-ci fait donc quelques réserves d’eau qui lui serviront à préparer les mets et à laver le matériel de cuisine.

Gastronomie mapuche et Ngilliu

     C’est à travers la cuisine de Benita que se révèle pleinement l’interdépendance aux éléments du vivant. Comme tous les Mapuche des zones rurales, ce qu’utilisent la famille Panguilef/Conoequir provient de la terre locale et est issu d’une action directe sur celle-ci.

Aussi, lorsque l’on veut s’alimenter en viande… il faut directement aller tuer l’animal ! Ici, pas de viande sous emballage plastique. « Pas d’usine à vaches ». Pas d’animaux n’ayant jamais connu la fraîcheur de l’herbe et la chaleur de la lumière naturelle. La famille se ravitaille de la viande achetée à des amis fermiers, ou offerte par ceux-ci lorsqu’ils ont aidé à abattre l’animal élevé sur les prairies vertes de la Cordillère.

     Mais recentrons-nous, qu’est-ce que la gastronomie mapuche et en quoi traduit-elle ce lien inaliénable avec les éléments biologiques ? Je vous donne ici un exemple tiré de ma propre expérience de volontariat.

     Grâce à la confiance que m’accorde désormais Benita, je peux participer à la conception, du début à la fin, d’un plat traditionnel cuisiné à partir de Ngilliu.

     Ce produit fait partie intégrante de la culture mapuche. Ce fut anciennement, et c’est encore le cas aujourd’hui, l’une des ressources de base de l’alimentation de ce peuple natif.

     Plus concrètement, le Ngilliu est une graine ressemblant à un gros pignon. Celle-ci pousse sur les cônes femelles des arbres Araucaria natifs du Chili et de l’Argentine. Ces conifères, hauts de 30 à 40 m et vivant jusqu’à 2000 ans, étaient déjà présents sur Terre il y a 60 millions d’années. Les dinosaures étaient même les premiers consommateurs de leurs pignons !

 

Le fameux Ngilliu

L’art de cuisiner le Ngilliu

     Confectionner le plat traditionnel de Benita, composé de purée de Ngilliu, de viande (porc) et de quinoa, exige patience, temps et une bonne dose d’énergie… !

Cela commence avec la collecte de ces graines en forêt primaire. Benita, quelques-uns de ses enfants et moi embarquons pour le Parc National Villarica. Et quelle expérience… ! Je me retrouve littéralement hypnotisée par le spectacle qui s’offre à mes yeux.

Nous sommes en plein automne austral. Les feuillages des arbres revêtent mille couleurs différentes, les araucarias déploient leurs épais branchages épineux et trouent le ciel de leur cime majestueuse.

Araucarias du Chili

Le volcan Lanin, au loin, est vêtu d’un blanc qui ajoute un côté féérique à ce paysage bucolique.

Le Volcan Lanin
Parc national de Villarica

    Mais il faut se mettre au travail et avoir le nez au sol plutôt que dans les airs ! Et chercher des pignons est loin d’être de tout repos. Il faut pour cela repérer les arbres femelles et savoir sortir des sentiers battus, de nombreux sangliers dévorant les graines sur leur passage !

Après une bonne après-midi de marche et de grimpe, le résultat de notre récolte (environ 2-3 kg) est ébouillanté dans une grande marmite durant 4 à 5h. Le but est de faciliter l’enlèvement de l’enveloppe protectrice autour de la graine. Une fois les pignons décortiqués à la main un à un (cela nous prendra, à deux, plusieurs heures sur plusieurs jours… !), il faut les passer à la moulinette, qui est à levier manuel.

       Finalement, la pâte de Ngilliu récupérée servira à réaliser la purée du plat.

Bref, cuisiner mapuche se mérite… ! Et au vu du temps et de l’énergie que cela mobilise, j’ai pleinement dégusté ce plat qui fut, contre toute attente, D.E.L.I.C.I.E.U.X.

     Je remercie encore Benita pour le partage de son savoir-faire et pour cette expérience unique.

La purée de Ngilliu !
Et des petites tartines modelées à partir du Ngilliu en rabe ^^
Voilà ! Le plat traditionnel de Ngilliu, confectionné avec amour et énergie 😅

Forêts d’Araucarias en danger et savoirs écologiques mapuche

     Alors que l’arbre Araucaria, producteur du Ngilliu, possède une valeur symbolique hautement sacrée pour les Mapuche, les compagnies forestières préfèrent le remplacer par des plantations non-endémiques plus prolifiques. Cela assèche les sources d’eau, appauvrit et contamine le sol et provoque, dans un même temps, une perte considérable de biodiversité sur le territoire.

     Les caractéristiques de l’arbre Araucaria font en effet sa force et sa fragilité : sa croissance, excessivement lente, emporte une production de pignons à partir de seulement 30 à 40 ans. Une croissance biologique très peu rentable pour les entreprises forestières, qui privilégient le pin alpin et l’eucalyptus, pour vendre et exporter ces derniers comme pâte à papier.

     Cette politique sylvicole a provoqué la suppression de parties entières de forêts natives par les compagnies d’exportation internationale. Aussi, dans les années 2000, des incendies ravageurs, concomitants à cette modification humaine des écosystèmes forestiers, ont accéléré le processus de déboisement malgré la capacité naturelle de résistance au feu de ces arbres situés en régions volcaniques.

     Aujourd’hui, les deux tiers des forêts d’Araucaria ont ainsi disparu, et celles restantes sont fortement fragmentées. Conséquence inéluctable, l’espèce figure, depuis 2003, en annexe I de la CITES2CITES : Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction et, depuis 2013, sur le classement « en danger » de la liste rouge de l’UICN3UICN : Union internationale pour la conservation de la nature. Le commerce international de cette espèce et de ses différentes parties est désormais interdit, tout comme la récolte des produits de l’Araucaria sauvage.

     Pour les familles autochtones comme celle de Benita, cette prohibition est assouplie, leur donnant droit à un certain quota de Ngilliu (en kg) pour leur consommation individuelle. Et fort heureusement… car, pour ces femmes et ces « hommes de la terre », les pignons ont non seulement une valeur alimentaire mais aussi une valeur sociale, spirituelle et économique essentielle à la survie de leur culture. Les priver de cette consommation serait vécu comme une double peine pour contrer une déforestation que ce peuple ne fait que subir.

     En tant que Mapuche, Benita et les siens sont en effet les protecteurs des forêts d’Araucarias situées sur leur territoire ancestral.

     Dans leur cosmovision, le concept d’exploration prime sur celui d’appropriation et d’exploitation de la terre et de ses ressources naturelles. Là où les sociétés post-industrielles voient de l’accumulation de capitaux et une domination sur la « nature », les Mapuche, comme les autres peuples autochtones, entretiennent une vision non-destructrice du développement de la terre, pour laquelle ils ne se considèrent que les passagers.

     Ce lien intime et sacré entretenu avec les éléments du vivant leur confère une connaissance fine des milieux écologiques. En cela, les Mapuche et, de manière générale, l’ensemble des peuples autochtones, ont un rôle essentiel à jouer dans la gestion durable des ressources naturelles.

     Gardiens millénaires de la biodiversité dont ils dépendent, leur voix ne cessent néanmoins d’être invisibilisées par les Gouvernements dont leurs territoires relèvent, en particulier dans le cadre de projets de développement économique impactant les écosystèmes, et par-delà même, le mode de vie de ces communautés natives. 

     Ces problématiques d’accaparement du territoire touchent de plein fouet la famille de Benita et Alejandro. Un projet industriel de grande envergure menace en effet la ressource en eau et leur qualité de vie générale sur leur territoire ancestral. Un projet contre lequel les communautés mapuche concernées luttent depuis plusieurs années…

À suivre... dans la dernière partie de mon reportage, consacré à mon expérience de volontariat en territoire mapuche.

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