Mon immersion en territoire Mapuche (Episode #1)

Mon immersion en territoire Mapuche (Episode #1)

– Témoignage d’une résistance culturelle à travers le tourisme communautaire –

Temps de lecture : 5 minutes

Chili, Automne austral, Avril 2018.

Le feu crépite dans le four traditionnel de la maison familiale. La théière installée juste au-dessus signale, par un doux sifflement, que c’est l’heure de servir le maté qui va nous réchauffer.

C’est au sein de leur domaine niché entre les forêts d’Araucaria de la Cordillère des Andes que Benita Panguilef et Alejandro Coñoequir, représentants de la communauté mapuche Camilo Coñoequir Lloftunekul, m’ont ouvert les portes de leur foyer durant 10 jours. 

Entourée de leur grande famille aimante, d’une nature belle et authentique, et me faisant témoin d’une résistance quotidienne pour la conservation de leurs mode et qualité de vie, mon temps passé auprès d’eux m’apportera nombre d’enseignements sur mon rapport personnel à « l’Autre ». 

À travers une série d’épisodes thématiques, je vous propose de revivre avec moi cette riche aventure humaine. Une façon, à mon niveau, de donner un peu de visibilité à cette famille mapuche qui, par le développement d’un tourisme indépendant et communautaire, se bat chaque jour pour valoriser son identité culturelle, pour conserver ses terres ancestrales, et plus globalement, pour faire valoir les droits les plus naturels de son peuple d’appartenance.

 

Episode 1 – Bienvenue à Currarehue

Comment tout a commencé

     24 heures. 24 heures que je voyage en bus sans m’arrêter. Le plus long voyage terrestre de ma vie…! La veille au matin, j’attrapais un premier bus de San Juan en Argentine, pour Mendoza. Puis un deuxième pour Santiago en passant par la colossale Cordillère des Andes. Puis un troisième bus, cette fois-ci de nuit, jusqu’à Pucon. Et enfin, un minibus local qui me portait vers ma destination finale, Currarehue, une petite ville de 7000 âmes située dans la région de La Araucania. Depuis Currarehue, je rejoignais le domaine de Benita et Alejandro situé en contre-bas du village, à 7 km, sur le territoire ancestral « Lof Trankura ».

Mes cernes trahissent ma fatigue mais ma motivation est à son paroxysme. Je mesure la chance que j’ai d’être ici, au cœur du territoire mapuche.

     Pablo m’accueille à l’entrée du village.

Pablo, c’est l’un des fils de Benita et Alejandro. La magie d’internet m’a conduite jusqu’à lui. C’est à lui que je dois la réalisation de cette belle expérience de vie.

     Dans le cadre de mon projet personnel d’enquêtes de terrain en Amérique du Sud, je cherchais en effet un moyen de m’immerger dans le quotidien d’une famille mapuche. L’objectif initial était le suivant : apprendre à connaître cette culture autochtone, comprendre son évolution et identifier les problèmes socio-économiques, environnementaux et culturels auxquels les Mapuche doivent faire face dans le Chili actuel.

     La question qui me travaille alors est la suivante : « Qu’est-ce qu’être mapuche aujourd’hui ? »

     La proposition que me fait Pablo tient alors d’un véritable honneur : en l’échange d’une aide dans les tâches quotidiennes de la maison, je serai hébergée et plongée dans leur culture durant autant de temps que je le souhaite…

     De là débute l’aventure de ce « volontariat spontané » en territoire mapuche…

 

 

Mais tout d’abord, qui sont les Mapuche ?!

     En Mapudungun, « Mapuche » signifie « Homme de la Terre » (« mapu » pour Terre, « che » pour « Homme »).

     Ce peuple natif d’Amérique du Sud est présent au Chili et en Argentine depuis 10 000 ans. Les statistiques ne sont pas très actualisées depuis 2002, mais on dénombre environ 300 000 personnes se revendiquant d’origine mapuche en Argentine, et environ un million et demi du côté chilien.

     Dans ce dernier pays, les Mapuche représentent l’ethnie autochtone la plus nombreuse (c’est-à-dire seulement 10% de la population nationale et 87 % des huit peuples premiers du pays…). La majorité de ses représentants vivent dans la région de La Araucania (centre-sud du Chili), notamment dans la ville de Temuco et dans les milieux ruraux. Aussi, suite à un exode rural forcé depuis le XIXème siècle, nombre d’entre eux se sont installés en périphérie de Santiago du Chili, souvent dans une situation de grande précarité.

     Sur la commune rurale de Currarehue, 80 % de sa population se considère d’origine mapuche et une quarantaine de « lof » – que nous appellerons ici « communautés » (espaces d’appartenance de la famille élargie et entités de base du système socio-politique mapuche) y est recensée.

 

     Historiquement, les Mapuche sont considérés comme l’un des peuples premiers les plus combatifs d’Amérique du Sud.

     Résistant d’abord à l’envahisseur Inca, ils réussirent à contrer les « conquistadors » espagnols, en bloquant leur expansion du sud du fleuve BioBio jusqu’à l’île de Chiloé. Cette ténacité légendaire contraignit les colons à signer avec eux des traités de reconnaissance de leurs territoires autochtones, tel que le pacte de Quillin en 1641.

     Par la suite, l’indépendance du Chili (1810) ainsi que les entreprises génocidaires et dictatoriales successives des armées gouvernementales coûtèrent la vie à de nombreux Mapuche. Leurs terres ancestrales, préservées jusqu’alors, furent grignotées dans le contexte de violentes opérations militaires telles que la « Pacification de l’Araucanie ». En 1863, 93% de leurs terres d’origine étaient ainsi octroyées à des migrants européens et à leurs descendants chiliens. Cette expropriation s’accentua durant le régime de Pinochet qui, en plus des massacres perpétués, favorisa l’annexion de leurs terres au profit de grandes entreprises forestières.

     Aujourd’hui, dans un contexte de globalisation, d’assimilation culturelle et de mondialisation, les droits territoriaux comme les droits humains des Mapuche restent plus que jamais bafoués. Face aux discriminations économiques, sociales et raciales qu’ils subissent, face aux destructions et aux pollutions environnementales de leurs terres, les Mapuche des Etats argentins et chiliens tentent de faire entendre leur voix, comme ils l’ont toujours fait. Cette lutte s’exprime notamment à l’échelle des campagnes. Benita, Alejandro et toute leur famille font partie de ces acteurs autochtones impliqués dans la résistance. 

 

 

Portrait de ma famille d’accueil

     Chaque matin, lorsque mes yeux s’ouvrent et mes bras sortent de la couverture, mon corps est parcouru de frissons saisissants, de ceux qui glacent le sang. Nous sommes en début d’automne mais l’hiver semble être pressé d’imposer sa loi entre ces petites montagnes de La Araucania.

     Ici pas de chauffage à gaz ou chauffage électrique, nous nous chauffons au bois et à la chaleur du soleil traversant les vitres. C’est Benita qui allume le feu du four dans la cuisine. Celui qui va nous réconforter tout au long de notre journée de travail. Benita est toujours la première debout. C’est elle la « cheffe » de la famille. Elle aime s’assurer que tout fonctionne et que tout le monde a ce dont il a besoin.

 

     Benita est une petite femme menue d’une soixantaine d’année. Ses longs cheveux noirs, encore peu grisonnants, sont soigneusement arrangés en une lourde tresse tombante. Ses yeux sont noirs, profonds, mystérieux. Sa peau mate un peu froncée et les traits de son visage trahissent une vie faite de travail, de concession et d’endurance. Malgré cela, ses bonnes joues font ressortir une pleine santé, une certaine sérénité aussi.

     Bénita est discrète. Elle aime le silence. À force de travailler à ses côtés, je m’y habituerais. Une véritable carapace semble s’être formée autour d’elle, est-ce une manière de rester forte en toute circonstance ? Il faut dire que Benita ne chôme pas. Elle m’impressionne. Chaque jour, elle se démène, court à droite et à gauche pour choyer les siens et faire vivre l’activité de tourisme familial à travers sa succulente cuisine. Son énergie est sans limite. Je n’ai que la moitié de son âge et je n’arrive pourtant pas à la suivre… ! D’où tire-t-elle ce dynamisme ?

« J’aime être active, plus j’ai du travail, plus cela me rend heureuse. C’est ce qui me maintient en forme physique et mentale et ce qui nourrit ma famille » – Benita Panguilef 

 

     Alejandro, son mari, est un petit homme rondelet d’une soixante-dizaine d’années. Son crâne est dégarni, ses cheveux sont blancs, ses sourcils épais et désorganisés et l’une de ses paupières reste fermée, masquant son œil droit. Comme pour Benita, les traits de son visage sont marqués par l’âge mais ses bonnes joues révèlent un côté « bien » vivant, une vie équilibrée dans laquelle on ne manque de rien. Son sourire est constant et révèle un homme ouvert.

     Dans le temps, Alejandro était réparateur de moto « sierra » (ndlr : tout-terrain). Aujourd’hui, il a cessé son activité mais il continue de vendre les pommes du jardin au village. Alejandro est un homme respecté. C’est le longko de sa communauté.

Mais, qu’est-ce qu’un longko ?

Il s’agit d’un statut social au sein des communautés mapuche. Le longko a d’abord une fonction politique : il réunit les personnes appartenant à sa lof pour discuter de problématiques qui leur sont propres et les représenter d’une seule et même voix. Mais le longko a surtout un rôle de protecteur de la culture. C’est lui qui garde la mémoire orale et fait en sorte de transmettre aux plus jeunes leurs racines et leur identité mapuche. Durant les cérémonies rituelles, il fait des incantations. Le but est de célébrer et de rendre hommage aux éléments de la Terre pour ce qu’elle leur donne, leur fournit notamment en nourriture. Le longko demande aussi aux éléments naturels d’être en la faveur des Hommes (de les garder en bonne santé, de prévenir les catastrophes naturelles telles que les inondations, les explosions de volcans, etc.). Leurs prières viennent ainsi protéger l’ensemble de l’humanité et non pas seulement le peuple mapuche.

     Alejandro est aussi machi, rôle pouvant se cumuler avec celui de longko. En ce sens, il détient la connaissance spirituelle qui lui permet de maintenir les croyances, de promouvoir le respect des anciens et de soigner les malades de sa communauté à travers des consultations, un diagnostic et la délivrance d’un traitement. C’est un « homme-médecine »*. Bénéficier de la présence d’Alejandro est ainsi un grand privilège.

Benita et Alejandro ont 7 enfants qui ont eux-mêmes des enfants. C’est une grande famille. Chaque jour, leur maison, toujours ouverte, abonde d’allers et venues de leurs filles, fils et de leurs petits-enfants qui viennent aider ou juste rendre visite.

C’est au milieu de ce grand foyer vivant que je débuterais ainsi mon activité de volontariat…

* Traditionnellement, ce rôle est plutôt de la responsabilité des femmes mapuche.

Bientôt la suite de mon reportage consacré à mon expérience de volontariat en territoire mapuche.

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